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5 octobre 2009 1 05 /10 /octobre /2009 21:07
Plus tard, bien plus tard, alors que pour la troisième fois, l'éclosion de la vie se faisait sans bruit dans mon corps de femme, une autre correspondance s'installa entre un homme emprisonné et moi.
Très jeune je suis devenue sensible à ce monde-là, à celui des "enfants du juge" comme on désignait les enfants et les jeunes placés dans des hômes. Le point de départ a sans doute été "L'enfer des gosses" de Jules Brunin. 
Et au moment de cette correspondance, mon mari était visiteur de prison et j'étais très impliquée dans un petit noyau qui s'était constitué autour de l'aumônier. Il s'agissait de créer un lieu d'accueil, d'écoute, d'être un pont parfois pour un détenu en congé pénitentiaire ou pour organiser une rencontre avec les enfants. C'est dans ce cadre-là que du courrier arrivait de la prison. C'est dans ce cadre-là qu'un jour j'ai répondu à une lettre de R. J'ai ouvert le courrier. Il s'adressait  à une autre personne  qui avait précédement assuré une permanence au local. Il s'agissait de servir d'intermédiaire pour l'achat de livres en librairie. J'étais de permanence. J'ai pris la relève. J'ai répondu à R. et c'est moi qui, ensuite, me suis chargée d'aller en ville chercher le livre.

J'avais été surprise par cette lettre tant il est vrai que la plupart des détenus sont en fin de compte des marginaux  avec peu ou pas d'instruction. Beaucoup écrivent phonétiquement. Cette lettre-là était différente. Bien écrite. En plus cet homme lisait et comptait sur notre intervention pour obtenir un livre. Un livre sur la navigation. Ce n'était pas banal. La correspondance, longue d'un an, ne l'a pas été non plus. Quand ce lieu d'accueil a battu de l'aile, assez vite d'ailleurs, les bonnes volontés ne suffisant pas à en faire ce que nous aurions voulu qu'il soit, j'ai donné mon adresse à R. et nous avons continué nos échanges. Il m'avait remercié pour ma confiance. Je ne sais pas comment parler de lui, de notre correspondance. Ici, en quelques mots.

Bien après le silence dans lequel il m'a laissée, des années après ce silence pire que la mort, j'ai pu écrire. Il m'a fallu du temps, beaucoup de temps pour arriver au bout, pour mettre le point final bien qu'il y ait peu de pages. Compréhensible puisqu'il s'agit d'une lettre. Une ultime "Lettre à un homme que je n'ai jamais vu" et qui n'en aura jamais connaissance.
Cette lettre dort quelque part, dans le tas de mes feuilles, fardes, brouillons. Je ne vois pas à qui l'envoyer, à qui proposer ce texte. J'aurais voulu lui rendre hommage, à lui qui disait n'avoir jamais vécu. Le faire "naître plus loin", avec mes mots. La seule chose que je puisse faire.  Mais les chemins vers la publication sont tellement ardus.  Et je ne suis rien. Le triomphe de la banalité pourrais-je dire, comme Marguerite Duras. Qui elle, par contre, n'avait rien de banal. Peut-être quelqu'un, un de mes enfants forcément, la lira un jour et cherchera à la faire publier, après ma mort ? Je ne sais pas. Ou alors elle disparaîtra, elle aussi, se transformera en papier recyclé. Palimpseste ou d'autres histoires, d'autres lettres viendront s'inscrire. Un autre cycle de vie.

R. je l'ai aimé. Je ne sais pas comment je l'ai aimé mais je l'ai aimé. Il avait largement l'âge d'être mon père.  J'ai partagé avec lui ce que je n'ai jamais partagé avec mon père. Je n'ai d'ailleurs rien partagé avec mon père.
Et avec R, nous n'avions rien en commun, rien sauf ce lien qui se tissait au-delà des murs. Cette fraternité, cette affection.
En prison, il travaillait comme veilleur de nuit.
" Ici aussi il fait calme à cette heure de la nuit. Dans cette grande chambrée, sombre comme une antichambre et triste comme une tenue de "mâton", ils sont sept à "dormir". Les sommeils sont agités, et celui des "en manque" peuplé de quels cauchemars ? Ce sont des enfants pour la plupart ; "majeurs pénaux" bien sûr mais combien immatures ! C'est pour beaucoup d'entre eux le tremplin de la récidive...Mais il y aurait tant à dire et encore plus à faire !"

Quelques mois plus tard, il bénéficiait d'une promotion comme il me l'avait écrit.
"Je fais maintenant partie des "privilégiés" logés dans le bâtiment des "semi-détention" où le régime est nettement plus ouvert. [...]
En ce qui me concerne cela consiste en une liberté totale à l'intérieur du bâtiment pendant les jours de congé et lorsque je reviens du boulot, la porte de mon "studio" reste ouverte, du matin 6h30 à 21 h ! C'est le pied ! D'autre part je ne suis plus "veilleur de nuit" mais "employé aux magasins de l'intendance", une vraie promotion !"


J'étais heureuse, j'avais une belle famille, ce troisième enfant toujours dans l'obscur, caché aux regards mais que je sentais bouger en moi. R. aussi était dans l'obscur, je ne pouvais imaginer aucun trait de son visage et il ne bougeait pas en moi. C'était ses mots qui remuaient. Sa façon de me faire rire, sa détresse je les sentais vibrer en moi. Il était perclus de solitude. Avait même frôlé l'autisme. Il avait fait la guerre du Vietnam, en était sorti vivant mais tellement abîmé qu'il était parti seul sur son voilier pendant un an. Loin des hommes et de ce qui pouvait leur ressembler.

Un jour il a fait une demande de congé pénitentiaire. Il y avait droit. Je me réjouissais de l'accueillir à la maison. Toute la famille se réjouissait. Les deux plus grands lui avaient envoyé des dessins. J'imaginais nos larmes dans les yeux quand je déposerais No -puisque c'était elle la petite dernière - dans ses bras. Il la considérait comme sa filleule "spirituelle".
Il projetait de loger à l'hôtel pour ne pas nous déranger. Oui, les projets étaient là, nous y croyions.

R. n'est jamais venu à la maison. Ils ont examiné sa demande et ils l'ont expulsé. Parce que c'était un "étranger".

Il ne m'a pas prévenu. Il y avait parfois des temps de longs silence entre nous. Il y avait ses traversées du désert comme il les nommait. Je lui avais envoyé une carte pour son anniversaire. Son soixante-quatrième anniversaire. C'est le dernier courrier qu'il a reçu de moi.

C'est  mon mari qui m'a appris que R. n'était plus ici, qu'il avait été transféré dans une autre prison, proche de la frontière et qu'il allait être expulsé. Mais libre. Complètement affolée par la nouvelle, j'ai téléphoné à l'aumônier de la prison, faisant valoir le dernier livre que j'avais acheté pour R. et qui devait m'être remboursé. Il m'a demandé mon numéro de téléphone, a dit qu'il allait se renseigner. Quand le téléphone a sonné, ce n'était plus l'aumônier au bout du fil mais R.
J'ai eu cette chance incroyable d'entendre une fois sa voix. Je peux encore me rappeler mon émotion. Ce fut un cadeau extraordinaire. La voix de cet homme que je n'ai jamais vu. Cette voix qui m'appelait...Je ne dirai pas comment il m'appelait. De mon prénom il en avait fait un autre. Sous réserve d'avoir mon assentiment mais j'ai tout de suite aimé cette façon de m'appeler, qui n'appartenait qu'à lui. J'ai donc vécu, ce jour-là -c'était un mercredi, quelques minutes d'une intensité remarquable. Uniques. Quelque chose impossible à revivre.

Il devait me retéléphoner, sitôt à la frontière. Il espérait que je puisse venir avec les enfants. Il n'a jamais retéléphoné. Je me suis drapée dans l'étoffe de son silence. Cette étoffe, je l'ai essorée de mes pleurs. J'ai suffoqué face à la violence de ce que je ressentais. C'était la perte d'un être cher, auquel je m'étais profondément attachée, auquel je tenais. Il faisait partie de ma vie, de moi.

Trou, vide, néant, gouffre, mon chagrin m'absorbait. Et la somme de mes "pourquoi?"

Dix-huit ans après ce départ, cette déchirure, il m'arrive de ressentir le besoin de voir, de lire encore. Pour être sûr que je ne l'ai pas inventé. Qu'il a bien traversé ma vie à un moment donné. Et si le chagrin se repose, l'émotion est là. Intacte. Autour de ces fragiles esquifs de papier, seules traces de lui que je peux toucher.

                                                       



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Published by Petit Poucet rêveur - dans A l'ancre de mes mots
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commentaires

Servanne 16/10/2009 22:27


comme ton histoire est belle ...


Petit Poucet rêveur 17/10/2009 15:37


Merci, encore une fois...


erellwen 12/10/2009 22:31


et bien je me réjouis d'avoir pu, modestement, réchauffer un peu votre journée...
il y a une part de magie dans chaque rencontre inattendue, et que la notre porte le nom de petit cailloux palit à mon coeur et mes oreilles d'ancienne enfant qui par moment oublie qu'elle a
grandi...
quand à la vie qui ressemble à du verre brisé, c'est un chemin que je parcours de temps en temps... mais parfois, il m'arrive de m'assoir et de me rendre compte qu'un des bris scintille au soleil
comme un diamant pur...
je ne sais quelle épreuve vous traversez, mais je vous adresse de bonnes pensées.


Petit Poucet rêveur 13/10/2009 16:01


Merci beaucoup, Erellwen.


pâques marcelle 12/10/2009 21:30


Bonsoir,
C'est une histoire bouleversante, mais attachante dans son humanité
cette main tendue vers l'autre, sans réserve, sortir du cadre et oublier les préjugés :-)
Amicalement
Marcelle


Petit Poucet rêveur 13/10/2009 15:58


Bonjour Marcelle et merci pour ces mots qui résonnent, en moi,  avec une telle justesse.


Petit Poucet rêveur 12/10/2009 20:40


Kris, Erellwen, je voudrais ajouter quelque chose. Vous découvrir aujourd'hui, découvrir ces deux petits cailloux inattendus, c'est pour moi comme une petite touche de lumière en ce jour
particulier puisque c'était le dernier jour d'une certaine vie dans ma vie.
Une de mes filles m'a fait aussi un tout petit cadeau, un de ceux que j'aime tant parce qu'ils sont spontanés et inattendus, sans occasion spéciale. Des petites touches de lumière qui brillent
comme des soleils, même quand la vie ressemble à du verre cassé dont on regarde les morceaux.
Merci à vous...


erellwen 12/10/2009 00:05


je suis bouleversée.
Cette histoire entre vosu et R est superbe...
et cette douleur, terrible... je reste sans mots


Petit Poucet rêveur 12/10/2009 20:22


Bonsoir Erellwen et bienvenue à vous aussi...Merci pour votre émotion, pour l'avoir partagée.


Se couler vers un ailleurs

Je ne sais vers quel changement je me coule "
  mais le voyage a bel et bien  commencé.
  
Vers un ailleurs où je pourrais me poser,
poser mon corps chaotique et fatigué,
le poids de mes blessures.

Un ailleurs avec des mots
léchés par les vagues 
à moins que ce ne soit par mes larmes.
Car, à portée de regard, comme une évidence: la mer.
A perte d'horizon. La mer. 
Sa rumeur, ses humeurs.
La mer et l'écriture comme subsistance,
pain de mes jours.

Un ailleurs à l'écoute
de ma petite musique intérieure.
A défaut d'une chambre à soi,
inventer symboliquement un espace
qui m'appartienne,
que je puisse habiter à ma façon.
Construction encore bien fragile et hésitante, 
à grands coups de découragement, 
de tentatives maladroites et d'acharnement,
cet endroit se dessine peu à peu. 
Sous mes yeux. Sous les vôtres s'ils s'y posent. 

Espace impalpable qui se voudrait
alcôve sobre et chaude pour y loger 
un peu (le peu) de ce que je suis. 
Espace impalpable mais vivant
comme un battement d'aile.


      
         
Oui, le voyage a bel et bien commencé.

                                                        
                              
                      21 juillet 2009                          

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