"
Rien que du bonheur"
avais-je écrit. Mais rien ne s'est passé comme je m'y attendais.
Le bonheur parfois c'est comme un vêtement neuf. On espère le conserver longtemps
mais à peine le porte t-on qu'il s'accroche malheureusement à un clou qui dépasse et
qu'on n'avait pas vu. Beaucoup de clous ce week-end. Il faudra tailler, raccommoder.
"Parfois, certains soirs où je dormais dans la petite maison de l'écluse,
tandis qu'elle* me croyait endormi déjà dans le grand lit où elle allait
venir me rejoindre, je l'entendais parler à la photographie de son dé-
funt mari qu'elle avait si peu connu. Elle lui racontait tout dans le
détail, le nombre de péniches passées dans la journée, leur chargement,
la gueule des mariniers, la propreté des coques, les averses, le gel, le
rendement des framboisiers et celui des pieds de pomme de terre de son
étroit potager. C'est pour cela que je fus si touché plus tard de lire le
roman d'Antonio Tabucchi,Pereira prétend, dans lequel le héros devise si
souvent avec la photogtaphie de sa chère épouse morte, qu'il finit par la
ranger dans sa valise, mais en ayant pris soin de ne pas la retourner,
afin qu'elle puisse respirer, alors qu'il part pour toujours. Puis j'en-
tendais le bruit d'un baiser, un doux bruit, mais jamais je n'ai osé re-
garder cette vieille femme tandis qu'elle donnait ce baiser que je sentais
toujours amoureux à la photographie du jeune homme mort. Grand-Mère est
venue, bien plus tard, s'installer dans mes romans sans que je l'y convie
toujours : ainsi s'est-elle insidieusement incarnée sous les traits de
madame Outsander, cette logeuse énigmatique et cuisinière, veuve de guerre
elle aussi, qui réconforte si bien le narrateur de Meuse l'oubli.
Grand-Mère s'est installée dans les lignes tandis que j'écrivais, comme
elle le faisait dans son vieux fauteuil pour ravauder chaussettes et chemi-
ses, et que tout ainsi était pour le mieux. Ecrire est aussi un ravaudage,
un ravaudage plus ou moins habile d'un vieux tissu troué de mensonges et de
vérités que se passent les hommes entre eux depuis des millénaires."
* sa grand-mère
Au revoir
monsieur Friant
Philippe Claudel