Mercredi 29 janvier
Les livres en bonne santé sont écrits dans le calme. Ils sortent de la conscience de l'écrivain comme le rêve sort d'un sommeil bienheureux. Ce sont des livres écrits pour continuer à vivre et dormir dans le calme. Les livres malades sont écrits pour interrompre, briser, quitter. Ils gardent en eux quelque chose de cet air abruti que l'on a au réveil. Ils sont écrits dans une matière d'agonie. Leur auteur y mène un combat avec le monde, ou pire encore : avec ce mélange de soi et du monde que chacun, passé un certain âge, connaît d'une connaissance intime et malheureuse. Les livres malades ne tiennent que par leur fièvre. Un rien de fièvre en trop et c'est la mort. Tout est dans la mesure.
L'enfance est seule mesure, pour peu qu'on s'en saisisse avec naïveté - naïf étant celui qui vient de naître. Les livres malades sont des livres d'agonie et de naissance.
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C'est la colère en moi qui a lu Bernanos. De son livre, je retiens une phrase. Elle est à l'imparfait. Je la remets comme je l'ai lue, au présent : le monde est au pouvoir de gens qui ne sont pas faits pour le bonheur. Miantenant je la formule à ma façon : qui contraint a commencé par se contraindre. Le néant n'est pas dans la mort mais dans cette vie. Le néant est dans l'âme de ces gens dont la tristesse grandit en même temps que la puissance. Le néant, c'est l'oubli d el'enfance, de la joie et de l'amour.
Autoportrait au radiateur - Christian Bobin