Il y a parfois des lectures comme des paysages devant soi, qu'on regarde distraitement.
On lit mais les mots restent à l'extérieur, comme sur le seuil d'une porte.
Et puis un jour, vous ouvrez ce même livre, un peu au hasard, vous laissez défiler les pages, vous tombez sur la page 58 et il y a cette fulgurance :
Le don, inattendu, d'un arbre éclairé par le soleil bas de la fin de l'automne ; comme quand une bougie est allumée dans une chambre qui s'assombrit.
Pages, paroles cédées au vent, dorées elles aussi par la lumière du soir. Même si les a écrites une main tavelée.
Violettes au ras du sol : " ce n'était que cela ", " rien de plus " ; une sorte d'aumône, mais sans condescendance, une sorte d'offrande, mais hors rituel et sans pathétique.
Je ne me suis agenouillé, ce jour-là, dans un geste de révérence, une attitude de prière ; simplement pour désherber. Alors, j'ai trouvé cette tache d'eau mauve, et sans même que j'en reçoive le parfum, qui d'autres fois m'avait fait franchir tant d'années. C'est comme si, un instant de ce printemps-là, j'avais été changé : empêché de mourir.
Il faut désembuer, désencombrer, par pure amitié, au mieux : par amour. Cela se peut encore, quelquefois. a défaut de rien comprendre, et de pouvoir plus.
Tout ne se donne pas à sentir la première fois, tout n'est pas révélation dès le début. Un jour, sans crier gare, sous l'immobilité du texte, quelque chose se passe. Les mots en vous prennent racine. Il y a une vie entre le livre et vous.
Entre l'auteur et vous.
Les premiers mots de Philippe Jacottet, je les ai découverts "Dans la prose des jours" d'André Schmitz. Puis j'ai lu un article sur un de ses recueils. Lors d'un de mes passages à la librairie, mon regard a été accroché par ce livre de lui, par
" Ce peu de bruits."Je l'ai pris en main, feuilleté, suis tombée nez à nez avec cet extrait page 62 :
Phrase que je me souviens avoir dite, au cours d'un rêve teinté de mélancolie,
à une jeune inconnue aux cheveux noirs : " A tout instant, dans ce monde-ci, il
y a quelqu'un occupé à pleurer ; et quelquefois, par notre faute."
J'ai acheté ce livre. Uniquement pour cette phrase -là, entre guillemets.